L’amour et la mort …
A propos d’une note récente (écrite à partir d’un auto-portrait avec la mort d’Arnold Böklin) sur ce Blog et intitulée “L’amour nous veut du bien”, Gianni De Martino (Blog, http://giannidemartino.splinder.com et Site www.giannidemartino.it) a fait un commentaire qui ne manque ni d’intérêt ni de perspicacité.
Ce commentaire forme également, sous une forme inversée, un appel. L’ami serait, au-delà du miroir, l’auteur qui se fait entendre par son dire.
En un premier temps, je peut répondre ainsi.
[Dear Gianni De Martino
La mort est chose difficile à penser par l'écriture, difficile - voire impossible, car elle introduit, dans le vivant, une altérité irréductible.
Pour approcher d'un peu plus près, il est nécessaire, dans un préalable, de raser de la table tout ce que l'on s'imagine de la mort et tout ce que l'on croit savoir.
On peut dire, d'un certain point de vue, que la mort est un réel pulsionnel (Thanatos noué à Eros) qui articule le corps incarné par le verbe, qui me pense par mon corps (impensé du corps inaccessible à ma prise).
La proximité de la mort nous est donnée, d'une manière indirecte, par la musique (et c'est là une intuition forte du peintre Arnold Böklin). L'interprétation d'une composition musicale peut me faire entendre que je ne suis pas vivant. L'auteur, transmettant la vie par sa création, via l'interprétation, me fait entendre que l'auteur, en moi, n'existe pas.
La mort serait donc l'intuition (plus ou moins déprimante) que l'auteur, en moi, ne crée pas la vie. Ingmar Bergman était constamment dans cette hantise de la "non vie" lorsqu'il travaillait à la mise en scène et à la direction des acteurs (son film "Sarabande" est une création d'une grande évidence sur la place de la mort dans la création de la vie).
L'auteur n'est pas le double d'une personne identifiée par sa carte sociale (écrivain ou autre). L'auteur est, d'une rive à l'autre, le passeur énigmatique de la vie et de la mort.
Ce passage Thanatos/Eros est également le disparaître et l'apparaître - moments clés de l'amour et de la mort dans l'acte créatif.
On peut dire qu'à l'origine de la vie crée il y a le chant: le continu du chant entre dans la formalisation par le discontinu, discontinu introduit par la pulsion de mort: blanc, silence, intervalle, vide, trou, évidement ... ce que Stéphane Mallarmé et André Du Bouchet ont exploré, dans la solitude d'un désir singulier, en formalisant les blancs sur la page même.
Le chant n'est, en aucune manière, une jouissance masturbatoire solitaire. Il est l'infini de la jouissance du féminin, du continu - ce que savent les poètes (en particulier les poètes de "l'amour courtois").
L'amour, la mort et la création sont noués dans le mouvement même de la vie.
Amicalement]