Le vampire et le pornographe …
La vie intéresse l’industrie de la communication et les sociétés de masse pour une raison somme toute assez simple: la vie a déserté, depuis fort longtemps, les sociétés de masse. Nous évoluons dans une société de mort-vivants – il suffit de voyager dans le métropolitain, de vaquer dans les grandes surfaces de vente ou bien de surfer sur le Net pour s’en rendre compte.
Au commencement, le Blog était une sorte de bouteille jetée dans la mer du Net. Le hasard présidait à de possibles rencontre susceptibles de faire évènement. Il y avait là des processus intéressants: constitution de réseaux aléatoires, grande mobilité et extrême précarité des flux divers échappant à tout contrôle institutionnel.
Les choses changent. L’industrie de la communication de masse organise l’inorganisé. Une idéologie se dépose lentement sur le sol de la grande bêtise de masse: rencontres, liberté, convivialité, créativité, spontanéité, énergie et toutes les autres choses du même acabit.
L’industrie de la communication crée donc l’illusion de la vie en vampirisant le “vécu” de tout un chacun: Dites nous votre vie (photographies, impressions …) et nous allons la faire circuler dans le vaste monde de la communication. C’est là ce qu’on doit tout de même nommer une pornographie c’est à dire exposer au regard de tous un intime qui devient objet de commerce.
Un conseil donc: garder le secret dans l’écriture et sauvegarder l’intime en ne dénudant rien. La protection de l’intime est un enjeu majeur en cette période de décadence de la civilisation.
Du mariage et de l’amour
ARTE a diffusé ce mercredi 29 août une rétrospective de la lutte entre Lady D. (Princesse de Galles par alliance) et la cour royale d’Engleterre. Le mariage, le vrai depuis l’antiquité, n’a rien à voir avec l’amour. C’est une politique d’alliance entre familles qui disposent d’un pouvoir dans la société. Il a fallu la poussée irrésistible des rêves (entretenue par une sous littérature) de ceux qui n’ont rien pour introduire une confusion néfaste.
Si Lady D. avait eu une intelligence politique au service de ses impulsions normalement humaines, elle n’aurait évidemment pas accepté le calcul morbide du pouvoir – une autre voie vivante aurait pu s’ouvrir à ses qualités de coeur indéniables.
L’histoire des familles royales est un long tissu de morbidité et de frigidité.

“Boarding Gate” ou l’issue par le haut
L’assassinat, en 2005, du banquier Edouard Stern, gestionnaire de fonds d’investissement à Genève, est le point de départ d’un scénario de film d’Olivier Assayas: “Boarding Gate”. E. Stern a été retrouvé troué de quatre balles de révolver, en mars 2005, dans son appartement. Il était ligoté et vêtu d’une combinaison “intégrale” en latex couleur chair. Une vie tumultueuse – organisée par la passion des armes à feu, la chasse, les prostituées, une sexualité soutenue par des fantasmes sado-masochistes et les manipulations de fonds d’investissement – prend fin par le geste meurtrier de Cécile Brossard (une prostituée endettée qui dit, via son avocat, avoir été très amoureuse de Stern et particulièrement manipulée et humiliée par lui).
Stern est un patronyme qui est loin d’être anodin, ce qui n’a pas été repris par Olivier Assayas et on peut en comprendre la raison. O. Assayas oriente donc le scénario vers la Chine, en particulier Hong Kong, haut lieu des divers trafics et d’un cinéma particulièrement actif.
Le film est traité, par une partie de la critique cinématographique, comme un “polar chic et esthétique”, l’autre partie le jugeant ennuyeux et plat.
Néanmoins, le film traite d’une question qui n’est pas mince: l’aliénation et la culture de l’aliénation.
La civilisation construite par les hommes et leur mode de jouissance phallique est fondamentalement aliénante: esclavages divers, violences, perversions et les autres choses dont l’exclusion de l’amour et la défaillance du désir du maître.
Dans ce cadre aliénant, la pulsion sexuelle (articulée de tout temps à la chasse) est spécialement meurtrière: posséder et détruire l’autre.
La grande intelligence d’Olivier Assayas c’est de montrer la naissance de l’amour dans le moment même de la suspension du geste meurtrier. La porte de sortie de l’aliénation s’ouvre dans ce moment précis qui relève d’un temps spécial: l’interdit du meurtre ouvre la possibilité du visage – et c’est là, précisément, où prend sens ce que veut dire le voyage: aller vers soi pour découvrir l’autre.

Cette photographie de commercialisation n’existe pas dans le film mais elle montre assez bien l’obstacle masturbatoire phallique contre l’infini de la jouissance féminine.
stern.doc
Le bien et le mal; le bon et le mauvais …
Il a fallu beaucoup de temps aux penseurs pour rompre, d’une manière décisive, avec l’archaïsme religieux du partage entre le bien et le mal. L’antagonisme bloqué entre le bien et le mal, qui participe à la structure du pouvoir, est un barrage contre l’intelligence humaine.
La partition psychique entre le bon dedans et le mauvais dehors est un progrès considérable car il ouvre un passage possible entre l’impensé et le pensable.
L’ancienne articulation entre le symbolisé (le bon dedans) et le Réel du non symbolisé (le mauvais dehors) était assurée par Le Livre en tant que création poétique fondatrice du judaïsme.
La rupture moderne de cette articulation est repérable dans le XVII ème siècle: Hamlet en est la figure emblématique. Le déchaînement du réel de la nature, ouvert par les sciences et les techniques, signifie le début de l’effondrement du religieux en occident et l’apparition du spectral: la présence du Père devient fantomatique, un spectre, à l’odeur insupportable, hante l’Europe: les sacrifices rituels génocidaires deviennent de plus en plus massif (boucherie bourgeoise de 14/18, génocides du National Socialisme hitlérien et du Socialisme stalinien …).
La nouvelle articulation entre le bon dedans et le mauvais dehors prend son essor avec l’invention du roman et les créations des grands textes (poésies, littératures, philosophies, psychanalyses …). Cette nouvelle articulation constitue une exonomie qui vient se substituer à l’ancienne hétéronomie.
La bibliothèque devient le lieu du passage entre le bon dedans et le mauvais dehors: le pensable, le possible (transpossible), le passage (transpassible) deviennent les vecteurs de la nouvelle humanisation.
L’impossible de la mission
Éduquer et enseigner font partie des missions impossibles car faire face au Réel qui se dérobe n’est pas du ressort des savoirs empilés par l’université. L’empilement des savoirs constitue une somme c’est à dire qu’il contribue au sommeil institutionnel en se dérobant à l’appel du non symbolisé (les philosophes dignes de ce nom ont quitté l’université pour penser l’impensé du Réel). Letriptyque de Mantegna, accroché aux cimaises du musée des beaux arts de la ville de Tours, en témoigne.
Le professeur n’est pas un enseignant car il n’y a de véritable enseignement que du Réel. Il n’y a pas de balançoire miraculeuse qui ferait passer le savoir du professeur à l’élève. C’est ce que les “évènements” de mai 68 ont démontré avec plus ou moins d’humour: la poubelle ajustée sur la tête du professeur Ricoeur n’était pas un acte relevant de l’esprit de mai 68 mais il disait assez clairement comment se ressentait la masse des étudiants: des déchets. L’éducation nationale et l’université produisent beaucoup de déchets, c’est un fait statistique incontournable.

Mantegna
L’échec de l’éducation nationale
Luc Cédelle, journaliste, a fait paraître dans le journal “Le Monde” un article faisant le point sur la présentation d’un rapport du Haut Conseil de l’Education (rendu public le 27 août).
Le rapport analyse le fonctionnement du cycle “primaire” et du cycle “maternel”. Le constat est précis: 1/4 des élèves d’une classe d’âge sont en grande difficulté à l’entrée du collège; le système éducatif obtient des résultats excellents avec la moitié des élèves et des résultats très faibles avec l’autre moitié – le système éducatif s’avère incapable de s’occuper de ceux qui sont en difficulté.
L’éducation nationale, via l’idéologie des professeurs dans le partage quasi religieux des bons et des mauvais, a toujours privilégié la sélection des meilleurs pour une formation des élites et stigmatisé les “bons à rien” destinés à occuper les emplois pénibles et peu qualifiés (“garder les vaches” étant une vielle antienne des sélectionneurs). La ségrégation sociale est une fonction centrale de l’éducation nationale.
L’échec peut se dire ainsi: l’éducation nationale est incapable d’aider réellement les élèves en échec scolaire. Cette incapacité n’a aucune solution car les qualités intellectuelles d’un enfant relèvent de son histoire familiale.
Le racisme et l’anti-judaïsme donne, par une stigmatisation des “juifs qui réussissent dans les professions prestigieuses”, une clé de compréhension. Il s’agit d’un fait de civilisation. Les communautés qui valorisent le lien au Livre par l’étude et qui prête une grande attention à la transmission générationnelle par la filiation ont des résultats étonnamment bons quant aux dispositions intellectuelles aux apprentissages.
La démographie politique de masse est une catastrophe sociale et, par voie de conséquence, la casse humaine considérable et in
education_nationale-rapport_hce.doc
éluctable.
L’amour et la mort …
A propos d’une note récente (écrite à partir d’un auto-portrait avec la mort d’Arnold Böklin) sur ce Blog et intitulée “L’amour nous veut du bien”, Gianni De Martino (Blog, http://giannidemartino.splinder.com et Site www.giannidemartino.it) a fait un commentaire qui ne manque ni d’intérêt ni de perspicacité.
Ce commentaire forme également, sous une forme inversée, un appel. L’ami serait, au-delà du miroir, l’auteur qui se fait entendre par son dire.
En un premier temps, je peut répondre ainsi.
[Dear Gianni De Martino
La mort est chose difficile à penser par l'écriture, difficile - voire impossible, car elle introduit, dans le vivant, une altérité irréductible.
Pour approcher d'un peu plus près, il est nécessaire, dans un préalable, de raser de la table tout ce que l'on s'imagine de la mort et tout ce que l'on croit savoir.
On peut dire, d'un certain point de vue, que la mort est un réel pulsionnel (Thanatos noué à Eros) qui articule le corps incarné par le verbe, qui me pense par mon corps (impensé du corps inaccessible à ma prise).
La proximité de la mort nous est donnée, d'une manière indirecte, par la musique (et c'est là une intuition forte du peintre Arnold Böklin). L'interprétation d'une composition musicale peut me faire entendre que je ne suis pas vivant. L'auteur, transmettant la vie par sa création, via l'interprétation, me fait entendre que l'auteur, en moi, n'existe pas.
La mort serait donc l'intuition (plus ou moins déprimante) que l'auteur, en moi, ne crée pas la vie. Ingmar Bergman était constamment dans cette hantise de la "non vie" lorsqu'il travaillait à la mise en scène et à la direction des acteurs (son film "Sarabande" est une création d'une grande évidence sur la place de la mort dans la création de la vie).
L'auteur n'est pas le double d'une personne identifiée par sa carte sociale (écrivain ou autre). L'auteur est, d'une rive à l'autre, le passeur énigmatique de la vie et de la mort.
Ce passage Thanatos/Eros est également le disparaître et l'apparaître - moments clés de l'amour et de la mort dans l'acte créatif.
On peut dire qu'à l'origine de la vie crée il y a le chant: le continu du chant entre dans la formalisation par le discontinu, discontinu introduit par la pulsion de mort: blanc, silence, intervalle, vide, trou, évidement ... ce que Stéphane Mallarmé et André Du Bouchet ont exploré, dans la solitude d'un désir singulier, en formalisant les blancs sur la page même.
Le chant n'est, en aucune manière, une jouissance masturbatoire solitaire. Il est l'infini de la jouissance du féminin, du continu - ce que savent les poètes (en particulier les poètes de "l'amour courtois").
L'amour, la mort et la création sont noués dans le mouvement même de la vie.
Amicalement]
gianni_de_martino-commentaire.doc
La dépression téléphonique et l’ombilic du portable
Exister en transcendance c’est aussi entendre ce qui se dit par un téléphone spécial branché sur le bleu du ciel. La plupart du temps, la surdité nous protège et nous continuons le morne chemin balisé.
L’appel peut surgir à tout moment, nul ne sait d’où il vient, nul ne sait où il va mais …
… mais s’il est entendu, il nous appelle à savoir être et, en même temps, à pouvoir être. C’est l’ouverture inespérée de l’être-là: être présent là où l’on est. La plupart du temps, nous ne sommes pas là. Le jour où nous ne sommes pas là est un malheur quotidien.
Le dépressif n’est jamais là au présent. Sa surdité et son endettement chronique vis à vis du passé sont une véritable dépression téléphonique de la transcendance. Seul le cordon ombilical du “portable” – qui le porte littéralement depuis l’enfance, le relie à la mère apaisante.
L’appel, depuis toujours, est celui de la séparation, du désagrippement, de l’arrachement au corps de la mère: “Pars et va vers toi”.

Carl Blechen
Packet-boat: le rêve des morts

Paquebot – sculpture de Françoise Faure-couty
Ce vendredi 17 août, ARTE diffusait un documentaire réalisé par Johannes Backes: “Une croisière de rêve” pour 3500 passagers sur le paquebot de luxe “Costa Fortuna”.
Documentaire au premier degré qui ne semble pas prendre la mesure de ce qu’il montre: l’ennui et l’inculture d’une société qui pense que l’argent peut tout acheter – en particulier la vie.
L’aventure et le voyage sont le mouvement vivant d’un désir singulier, la “croisière de rêve” est une croisière des morts vivant qui forment désormais la société de masse contemporaine.
Le primitif du capital
La lecture des “Récits de la Kolyma” de varlam Chalamov nous conduit vers une conclusion brutale et éclairante sur la cruauté des sociétés: l’accumulation “primitive” du capital économique d’une société est nécessairement produite par le travail esclave. Le national socialisme hitlérien, les communismes (soviétique et chinois) et le capitalisme occidental (en particulier au 19 ème siècle) ont une idéologie commune: l’extraction de la richesse par l’esclavage humain. La richesse se construit donc sur le non paiement du travail. C’est là une dette qui ne sera probablement jamais résorbée symboliquement dans les sociétés contemporaines.
Le discours du maître consiste donc à trouver et imposer les signifiants maîtres pour assujettir la jouissance de l’esclave c’est à dire le laisser vivre à la condition expresse du travail non payé.
